mercredi 11 novembre 2015

Louis Sclavis Jazzdor Ensemble : Traits de lumière #1



La transmission dans le domaine du jazz semble chose essentielle, et Louis Sclavis, le célèbre clarinettiste français en a bien conscience. Inutile de le lui rappeler quand il accepte généreusement de participer à un échange avec deux classes de 3e du Collège Galilée à Lingolsheim, dans une opération conjointe menée par le centre socio-culturel L’Albatros qui se déroule en quatre temps : une rencontre avec les élèves au Collège le 4 novembre en présence de leurs professeurs, un instant de répétition en présence des élèves à la Cité de la Musique et de la Danse le 6, la balance avant le concert et le concert lui-même le 7.

6.11.2015, 15h – Répétitions à la Cité de la Musique et de la Danse

Préférant ne pas venir troubler l’échange initial, nous avons rejoint les joyeusetés au moment des répétitions, la veille du concert. À croiser les collégiens, en rang à l’extérieur, avant de rejoindre la salle 20 où se déroulaient les répétitions, on sentait de la fierté et surtout un brin d’excitation chez les gamins, d’autant plus que la télévision se joignait au groupe pour un reportage. « Tu vas passer à la télé », dit un garçonnet à l’un de ses camarades. Lequel esquive comme si cela n’avait pas trop d’importance, alors qu’on le sent naturellement ravi d'une telle perspective.

À l’intérieur de la salle, les musiciens sont en place, Louis Sclavis ajuste le micro pour sa clarinette basse, Benjamin Moussay déambule avec des plateformes shoes dignes de Bryan Ferry et Roxy Music en 1972, Sarah Murcia à la contrebasse, Christophe Lavergne à la batterie et Dominique Pifarély au violon font comme si de rien n’était alors que tout le monde s’affaire pour placer les 70 chaises prêtes à accueillir les élèves. « On va leur demander de rentrer aux mômes, non ?, s’enquiert Sclavis. Inutile de les laisser attendre trop longtemps ». Les voilà qui rentrent dans le silence, les yeux grand ouverts face au dispositif assez impressionnant d’instruments, de câblage, bref dans cette belle salle de travail autour de la musique. « Il reste 4 places là ! », Sclavis participe aux petites opérations de placement des élèves tout autour de la mini-scène qui se délimite d’elle-même. « Chacun a le droit de s’asseoir. »

Après les explications d’usage sur la finalité des répétitions en cours, ainsi que quelques recommandations, il passe à la première composition, Shadows & Lines du pianiste Benjamin Moussay, un Strasbourgeois qui travaille avec lui de manière régulière depuis 5 ans. Il décompose les parties : une première rubato (littéralement “dérobé”) sans tempo, puis une ligne de basse en tempo et plusieurs thèmes qui sont développés tout au long du morceau. « Si une question vous brûle les lèvres, vous pouvez la poser… » Et de rajouter : « …mais seulement si elle est intéressante… » Devant cette petite pointe de cynisme, les gamins esquissent de timides sourires, mais ils ne savent pas vraiment s’ils ont le droit de rire. Ils n’en ont pas le temps, ceci dit ; ils viennent d’entrer de plain-pied dans l’univers de Louis Sclavis et de l’ensemble qu’il a réuni pour cette création à l'occasion de la 30e édition du festival : le Louis Sclavis Jazzdor Ensemble, composé de fidèles acolytes du clarinettiste, Pifarély depuis près de 40 ans, Moussay depuis quelques années donc, et d’une section rythmique avec laquelle il travaille pour la première fois, mais dont les deux musiciens Murcia et Lavergne se connaissent bien. 

Durant l’exécution du morceau, des sourires s’échangent entre les collégiens encouragés en cela par la très souriante Sarah Murcia, ils se penchent parfois vers les professeurs répartis dans toute la salle pour leur poser des questions discrètes ; certains d’entre eux semblent fascinés, d’autres plus déconcertés. Le propos musical est très contemporain, y compris pour des oreilles averties. Là, les leurs, généralement vierges dans le domaine du jazz, sont alertées par des sonorités nouvelles, pour ne pas dire inédites.

La première exécution s’achève par un sobre « Voilà l’histoire… », qui situe le niveau de narration contenue dans le morceau. S’en suit une courte discussion entre musiciens sur le niveau d’accompagnement du solo de Sclavis : « J’aimerais que ça soit assez droit, soft, presque neutre pour chercher la progression ». Le passage est repris. « Oui, c’est mieux », commente le clarinettiste qui, concentré sur son propos, ne s’occupe plus de sa jeune audience. « C’est de bon goût ! », s’amuse-t-il, avec toujours ce niveau d’ironie latente qui le caractérise.

« Le prochain morceau, annonce-t-il, ne porte pas de titre. Je vous propose d’en inventer un, je ramasse vos propositions tout à l’heure. » Malin, l’ami Sclavis, rien de tel pour capter l’attention de ses auditeurs. Il le sait à présent, ils vont tous s’attacher à la couleur du morceau, la construction de ses différentes parties, aux sonorités particulières des instruments ; avec pédagogie, il donne du sens à leur écoute. Les gamins, eux, se confortent entre eux, s'encouragent, certains manifestent des signes de lassitude, mais le furtif câlin de l'une de leurs professeures sur leur tête de gros bébés de quatorze ou quinze ans les amène à redoubler d'attention si bien qu’ils se mettent de suite à griffonner un titre pour le morceau sur une demi-page découpée avec soin. Sclavis, lui, se préoccupe des passages qu’il aime moins. Avec autorité, il signifie à ses musiciens que « c’était un peu zarbi, là. On part un peu trop ailleurs ! ». Feignant une pointe de colère, il rajoute « Il ne faut pas abuser de la liberté ! » un peu comme s’il rappelait une évidence à tout le monde, aussi bien aux musiciens qu’à ses auditeurs d’un jour. Comme pour détourner la conversation, en vieux connaisseur de son homme, Dominique Pifarély l’interroge sur des éléments contenus dans la partition. Tout le monde se remobilise pour une nouvelle exécution tout aussi rythmée, mais plus posée dans l’enchaînement des soli.

Après une bonne heure de répétition, l’attention se relâche un peu chez les mômes, ce qui semble normal pour le niveau de composition qui leur est proposé, mais Louis Sclavis semble imperturbable, il prolonge son mini-filage ; forcément, le lendemain c’est la première ! Profitant d’une courte pause, un professeur signale la possibilité de s’éclipser pour ses deux classes. Le clarinettiste acquiesce en souriant, et va à la rencontre des gamins non seulement pour ramasser les feuilles contenant les titres proposés – « Je ramasse les copies, je choisirai parmi vos propositions, qui sait ? Mais vous avez tous 20/20, hein ? » annonce-t-il en parfait Tonton Mayonnaise –, mais aussi pour échanger en direct avec ceux qui auraient des questions à lui poser. Rendez-vous est pris : le lendemain, 17h, pour la balance sur scène.

7.11.2015, 17h – Balance à la Cité de la Musique et de la Danse

Nous sommes un samedi, l’assistance est plus clairsemée que la veille. Des 70 élèves de 3e, une bonne vingtaine a cependant fait le déplacement, la plupart d'entre eux accompagnés par leurs parents. L’instant de la balance peut sembler frustrant pour le néophyte, mais tous semblent ravis à l’idée de vivre ce moment intimiste auquel personne n’assiste jamais.

C’est l’occasion pour les parents de découvrir quelques nouvelles compositions avant la première du soir. Et si l’attention se porte sur le son de la contrebasse de Sarah Murcia dont on a du mal à régler un léger effet de saturation, Louis Sclavis en profite pour échanger avec les enfants, leurs parents et les professeurs. « J’ai dans mon sac, les propositions de titres d’hier, je vais les chercher ! » Il lit ceux qui lui semblent mériter d’être retenus : Distorsion partielle – « C’est intéressant cela ! », commente-t-il –, Rain Forest, Espoirs ou tourments – un sujet d’étude en français, semble-t-il –, Voyage à la mer… « Mais il y en a un que je trouve encore plus intéressant parce qu’il pose d’emblée une couleur : Un chant d’Asie ». Et là, tous les mômes d’une seule voix : « Mais c’est Salim ! ». Inutile de chercher bien loin, Salim est là, il s’est levé pas peu fier de voir sa proposition susceptible d’être retenue. On se dit dès lors que ce bougre de Sclavis fait décidément bien les choses : en toute simplicité, il instaure un dialogue chaleureux…



7.11.2015, 20h30 – Concert du Louis Sclavis Jazzdor Ensemble

Louis Sclavis, on a beau suivre son parcours depuis près de 30 ans, il fait partie des seuls artistes qui, tout en nous étant très familiers, continuent de nous bouleverser. Là, le fait d’avoir suivi les répétitions, puis la balance dans l’après-midi, aurait dû nous préparer, et pourtant le niveau de sidération face à une telle musicalité, un tel équilibre entre ce qui constitue le cadre et de magnifiques envolées, reste entier. On le disait précédemment, il a su se montrer malin dans la mesure où il s’appuie sur des musiciens qu’il connait parfaitement pour en réunir d’autres et entrainer tout ce beau monde vers un ailleurs de manière mesurée. Quand quelqu’un l’a interrogé récemment sur les contours de sa musique, il répondait par une boutade : « Le paradoxe est le suivant : ma musique, je sais ce qu’elle est, et je ne sais pas ce qu’elle est ! Ce n’est ni de la pop, ni du jazz, ni de la musique ethnique. La musique que je joue est de la musique Louis Sclavis ». Certains pourraient voir là de la prétention de sa part, or il n’en est rien. Sur scène, ce qui nous éblouit tant c’est qu’il a raison : sa musique est la bien sienne, comme rarement c’est le cas, y compris chez les plus grands. Elle s’appuie sur des structures hautement élaborées et se développe par jaillissements successifs, de manière jouissive souvent, de manière plus mesurée parfois – souvenons-nous de l’épisode de la veille, « la liberté etc. » –, mais toujours elle nous entraine ; certains y verront des paysages mentaux, d’autres des motifs géométriques imbriqués, d'autres encore la naissance d'un folklore imaginaire, universel à bien des égards, mais qu’importe, cette musique interpelle au plus profond de l’âme. Et alors, qu’on se reproche intérieurement de ne pas l’avoir interrogé précédemment sur la dimension politique qu’il lui associe, lui l’homme de conviction, il nous donne la réponse par le titre de sa dernière composition : Un chant d’espoir. « Une chanson sans paroles, explique-t-il à un public comblé – dont Salim et ses amies collégiennes, ravis d'être là ! –, pour laquelle il invite ceux qui le voudront bien à écrire des mots ». On se dit dès lors que les choses s’éclairent, comme des traits de lumière, ceux de Dominique Pifarély, étincelant de sobriété : oui, avec Louis, ré-enchantons le monde, redonnons-lui du sens. Faisons nôtre cet espoir-là.

Par Emmanuel Abela
 

lundi 9 novembre 2015

Archie Shepp, blues d'aujourd'hui et de demain


Plus que jamais, le message contenu dans le célèbre Attica Blues d'Archie Shepp paru en 1972 nous semble d’actualité. Cette figure de légende revient sur son parcours personnel, sa culture et le combat permanent qu’il mène pour une société nouvelle, plus juste et respectueuse des différences. 

Commençons par votre enfance. Vous avez étudié beaucoup d’instruments, puis l’art dramatique.
Ma famille était pauvre, mais j’ai pris des leçons de piano dispensées gratuitement au lycée. Mon père jouait du banjo, il m’avait montré quelques accords et j’étais fasciné. Quand nous vivions en Floride, à Fort Lauderdale, j’avais déjà acquis quelques notions. Puis nous avons déménagé à Philadelphie. J’ai commencé la clarinette à douze ans et le saxophone à quinze, après avoir écouté Lester Young, Ornette Coleman et John Coltrane. Je voulais devenir avocat mais à l’Université je me suis intéressé à d’autres arts et j’ai fini diplômé en Art Dramatique et Littérature.

Vous vouliez devenir avocat pour combattre les injustices ?
J’ai toujours été très conscient de la situation des Noirs américains dans mon pays et je voulais m’investir dans la lutte pour les droits et l’amélioration de la situation économique et sociale de mon peuple.

Parlons de votre rencontre avec John Coltrane...
Il était très gentil et gracieux avec moi. Je l’ai rencontré lorsqu’il jouait avec Thelonious Monk au Club The Five Spot à New York. Notre collaboration a été très importante pour moi. Beaucoup de mon temps était alors consacré à nourrir ma famille, tandis que lui consacrait tout le sien aux jeunes musiciens. Sans doute parce qu’il avait eu une jeunesse difficile dans le ghetto de Philadelphie, ce qui nous rapprochait. C’est là qu’il avait pris de mauvaises habitudes avec la drogue. Quand il a essayé d’en changer, il était déjà trop tard... Tout comme Charlie Parker.

Avec Coltrane, vous étiez aux premières loges du renouvellement du jazz. Puis précurseur du mouvement Afrocenter qui intégra les rythmes et la tradition musicale africaine dans le jazz. Est-ce révélateur d’une volonté chez vous d’enfreindre les règles ?
Non, pas forcément. J’ai exploré les pistes que Coltrane avait ouvertes. C’est lui l’inventeur de la world music. Il est parti à la rencontre de Ravi Shankar bien avant George Harrison et les Beatles. De mon côté, quand j’ai été invité en Algérie [pour le Pan-African Cultural Festival en 1969, nldr], j’ai cherché les Touaregs et enregistré avec eux. Partout où j’allais, en Inde ou en Amérique du Sud, je m'inscrivais dans la même démarche. J’ai joué avec beaucoup de types absolument remarquables, dont le percussionniste nigérian Olatunji.

Vous avez également joué avec Fela !
Oui, j’avais de la considération pour lui et sa famille. J’ai travaillé avec Femi Kuti, son fils. Leur combat pour le Nigéria reste d’actualité : ce pays nécessite un vrai changement.



Dans votre album Fire Music (1965), vous rendez hommage à Malcolm X. L’aviez-vous rencontré ?
Non, mais à un moment de ma jeunesse, j’ai envisagé de devenir musulman. Je suis allé l’écouter dans le Temple N°7, où il avait l’habitude de prêcher. Je voulais me joindre aux Black Muslims. Il y avait dans leur démarche un aspect politique plus que religieux : bien qu’il adoptât le nom de Malik Shebab en se convertissant à l’Islam, Malcolm X voulait neutraliser par ce X le nom chrétien attribué par le maître de ses ancêtres. C’était alors une pratique très répandue chez les Black Muslims pour exprimer le fait qu’ils ne voulaient plus faire partie de la religion dominante. C’était une rébellion contre l’Amérique capitaliste et raciste. En ce qui me concerne, j’étais déjà engagé dans une organisation politique bien avant les Black Panthers. En 1959, j’ai collaboré avec LeRoi Jones, un activiste et poète [également connu sous le nom d’Amiri Baraka, nldr]. Nous avions formé un groupe entièrement dédié à Harlem, travaillant pour un changement social au sein du Black Arts Movement. Le FBI s'est montré très suspicieux envers des groupes comme les nôtres.

Avec l'Attica Blues, avez vous rencontré des problèmes avec les autorités ?
Le FBI est passé chez moi quand j’étais en tournée en Europe. Ma femme leur a ouvert la porte et leur a demandé de partir immédiatement, et ce fut la fin de l’histoire. Mais bien sûr que nous jouions avec le feu. Nous étions déjà coupables depuis quelques années de soutenir Fidel Castro avec le Fair Play for Cuba Committee ou d'organiser des mouvements de refus de paiement des loyers afin de forcer les propriétaires des appartements insalubres d’Harlem à les rénover.

Quand vous êtes arrivé en France à la fin des années 50, vous êtes-vous senti à l’aise ?
Je préférais jouer aux États-Unis parce que c’est là que cette musique est née. La vision esthétique en Europe n’est pas celle de l’Amérique. Les gens sont habitués au grand art et à la grande musique sur lesquels ils expriment un point de vue intellectuel. Aux États-Unis, on entretient une relation viscérale à la musique. Mon expérience de compositeur et d’activiste est inhérente à cette perception. Enfin, pour les Américains, la musique est parfois considérée plus comme un divertissement, comme un bon moment à passer ensemble. Pensez à Duke Ellington…

Vous avez enseigné à l’Université pendant plus de 30 ans. Qu’avez-vous tenté d’inculquer à vos étudiants ?
J’ai voulu les rendre sensibles à d’autres cultures, à celles d’Amérique du Sud par exemple ou des Caraïbes, d’où vient le vaudou. Les contingents d’esclaves africains originaires de l’Afrique de l’Ouest amenés de force à Cuba ou Haïti étaient contraints de renoncer à leurs rites et à leurs dieux et déesses traditionnels. Les esclaves ont alors dissimulé leurs divinités sous les noms de saints chrétiens. Ce procédé culturel a permis aux esclaves de conserver certains des aspects de leurs croyances d’origines et les rythmes sacrés des rites religieux. J’évoquais à mes étudiants la religion africaine et sa tradition musicale pentatonique d’une gamme qui contient cinq notes, la, do, ré, mi, sol. Beaucoup de Negro Spirituals et de blues sont basés sur cette échelle. Et puis, je voulais les rendre conscients que sans la samba ou la rumba, le jazz n’existerait pas.

Que pensez-vous de la situation des droits civiques aujourd’hui aux USA
Bien que l’on puisse saluer le fait que pour la première fois dans l’histoire nous ayons un président noir, il me semble que le Président Obama n’a pas fait grand chose en ce sens. Il a travaillé de très près avec les banques. Il n’est pas de gauche, c’est un centriste comme Bill Clinton. Il n'est pas aussi progressiste qu’un homme comme Al Gore. De tout temps, les États-Unis ont pratiqué l’oppression contre les minorités. Celle qu’ils ont pratiquée contre les Noirs n’a malheureusement jamais été résolue. Ils veulent encore les maintenir dans un statut de seconde classe. On peut bien sûr constater une certaine évolution, mais il reste de nombreux racistes. Il n’y a qu’à voir Donald Trump... De manière générale, et cela à travers le monde, nous nous devons de créer une société qui permette aux gens de se rassembler autour d'aspirations communes. Tout est malheureusement fait pour l’argent et le jeu personnel. Le capitalisme vorace mène l’humanité sur le chemin de l’extinction.

Par Natacha Anderson
Photos : Sébastien Bozon

dimanche 8 novembre 2015

Jason Moran en quête de Toison d'or, à Jazzdor !


La 30e édition de Jazzdor se veut festive. Rien de mieux pour débuter que Jason Moran et sa Fats Waller Dance Party !

Au commencement de la vie, une pulsation. Et quand celle-ci émane d’un bassiste tel que Tarus Mateen, elle nous enveloppe ; elle nous invite. Cette invitation n’est pas la moindre des finalités du pianiste Jason Moran qui a façonné un combo de choc, prêt à soulever le dancefloor. Avec Charles Haynes à la batterie, l’artillerie est lourde et le beat irrésistible. La subtilité du placide trompettiste Leron Thomas n’y changera rien, la soirée s’annonce groovy. Et ce n’est pas la présence de Lisa E. Harris, généreuse, plantureuse, avec son sourire d’ange qui contestera le fait, bien au contraire. 

Avant même que Jason Moran ne signifie au public que celui-ci peut le rejoindre sur scène pour danser, les pieds tapaient déjà fortement la mesure. Généralement, en pareille occasion, les danseurs sont timides ; un petit groupe de quatre personnes s'aventure, brave l’inhibition le temps de deux ou trois chansons tout en sentant bien isolé, mais il suffit d’une rythmique plus électro pour qu’il soit rejoint par une bonne quarantaine de jeunes gens – et parfois moins jeunes ! – pour transformer la scène de la Cité de la Musique et de la Danse en véritable discothèque. Ça bouge de manière parfois désordonnée, ça se trémousse, ça se bousculerait presque, mais l’esprit de la soirée est là : un hommage dansant à l’immense figure de Fats Waller, le pianiste et organiste new yorkais de légende qu’incarne Jason Moran à la perfection, s’affublant même la tête d’un masque à son effigie, le chapeau sur la tête et la clope au bec.



N’empêche, l’émotion est là, et l’auditoire gigotant est bien obligé de ralentir le rythme quand Lisa E. Harris se fait plus susurrante, comme si elle cherchait à nous dévoiler un secret au creux de l’oreille. Ses « for you » qui se transforment sous l’effet d’échos subtils en « for you-ou-ou » langoureux nous vont droit au cœur ; la sensualité est là, la sensibilité aussi. 

Mais c’est sans compter ce diable de Tarus Mateen qui remet une couche de groove. Et voilà, la joyeuse colonie qui se remet en branle. Le clou de la soirée est ce passage tout à fait touchant où l’assistance féminine se relaie pour faire danser un gamin. Le petiot vit sans doute, sans bien s’en rendre compte, ses premiers émois : une femme, deux femmes, trois puis quatre, plus séduisantes les unes que les autres viennent le chercher, l’entraîner sur le devant de la scène dans une ronde qui devient étourdissante pour un môme de son âge. Jason Moran s’en amuse, et l’interroge : « What’s your name ? ». « Noé ! », répond le kid qui ne se laisse pas démonter par la situation. Jason part d’un fou rire, mais il comprend immédiatement la symbolique : ils sont tous deux des saviours, des sauveurs ! Par la rencontre à Jazzdor de Jason dans sa quête de la Toison d'Or du groove et de Noé, lové dans son arche soyeuse – le terme original pour l'arche était justement le mot “boîte” –, le monde peut-il être sauvé ? Avec cette relecture de Fats Waller et ces moult digressions funk, afro et latina, le monde non seulement peut être sauvé, mais il prend des allures de fête. Voilà une bien belle manière de débuter une édition ô combien prometteuse ! 

Par Emmanuel Abela


vendredi 31 janvier 2014

Stephan Crump Rosetta Trio - jeudi 6 février à 20h au MAMCS

J'avais acheté le 1er disque du Rosetta Trio de Stephan Crump, en soldes et par hasard, il y a pas mal d'années. Je mentirai en disant que j'avais alors été bouleversé à l’écoute du disque. Les choses ont bien changé. Le son de la contrebasse de Crump a véritablement commencé son travail de sape au sein du trio du pianiste Vijay Iyer, lors d’un concert à Pôle Sud il n’y pas si longtemps, et en l’écoutant beaucoup sur les derniers disques de cet impressionnant trio. Sur Historicity d’abord, avec la reprise “hype“ du tube de la chanteuse M.I.A “Galang“ et surtout cette version de “Somewhere“, tiré du West Side Story de Leonard Bernstein / Stephen Sondheim, dont personnellement je ne me lasse pas. Dans ce morceau comme dans la reprise du Human Nature de Michael Jackson (Accelerando), le travail de Stephan Crump est essentiel. Leur version du tube de Bambi enregistré dans les studios de KPLU est révélatrice de son sens de la mélodie.

Qu’il se produise avec quelques musiciens de la scène jazz new yorkaise (Steve Lehman, Mary Halvorson) ou dans un contexte plus pop, comme avec sa femme, la chanteuse Jen Chapin (pas mal son disque de reprises de Stevie Wonder !), Stephan Crump ne s’éloigne jamais du chant. Avec le Rosetta Trio, il touche au plus juste et relie parfaitement un certain avant-gardisme à la grande tradition folk américaine. En enquêtant sur les deux guitaristes qui l’entourent dans le Rosetta Trio, Libery Ellman et Jamie Fox, j’ai d’ailleurs appris que ce dernier fut le directeur musical de Joan Baez au début des années 90. Heureux hasard.

mercredi 8 janvier 2014

Big Nowhere, Everywhere

L’année commence à L.A. 
Venez nombreux la fêter, vendredi 24 janvier à Pôle Sud autour du projet Big Nowhere dont là, tout de suite, vous pouvez voir un extrait :

Big Nowhere 1st Workshop / january 2013 from Big Nowhere on Vimeo.

Big band franco-belge, Big Nowhere réunit pas mal de musiciens strasbourgeois et bruxellois autour du clarinettiste Jean-Louis Marchand, bien connu pour ses participations  à l’Hijaz Car ou au Grand Ensemble de la Méditerranée. 

Avec Eli Finberg, l'incontournable slammeur d’Art District, ils revisitent le roman culte de James Ellroy, The Big Nowhere, paru en 1988.
C'était donc l'occasion de se plonger dans le Los Angeles trouble des années 40 et 50, ses inspecteurs corrompus, la traque des “rouges“ d’Hollywood et l’alcool qui coule à flot. 
Hasard et coïncidence, quelques heures après avoir commencé la lecture du roman d’Ellroy, le “Spillane“ de John Zorn arrivait sur ma platine et s’imposait comme bande son idéale : Mike Hammer, ambiance fin de nuit, cigarette that burns et piano cocktail.


Le lendemain, au CEAAC, c’est au milieu de l’installation “Collection complète (Rivages/Noir)“ de Jérémie Bonnefous, intégrale chronologique des romans policiers parus dans la collection, que je retrouvais les bouquins d’Ellroy !



                                                                                                Une installation qui donne envie de dévorer chaque parution : aux côtés d’Ellroy, on aperçoit James Lee Burke, Elmore James, mais aussi le Night Train de Nick Tosches, sur le boxeur Sonny Liston, un “Toutes Peines Confondues“ de Andrew Coburn avec…Patrick Bruel en couverture (comme bien des romans de la collection, celui-ci fut adapté à l’écran avec Bruel donc, et Jacques Dutronc), et “Quand se lève le brouillard rouge“ de Robin Cook, que je me rappelle bien avoir lu adolescent, sans me rappeler du contenu.

Tant qu’à faire, il fallait également revoir quelques films adaptés des romans d’Ellroy. L.A. Confidential par exemple, avec Kevin Spacey et Russell Crowe, ou bien encore The Black Dahlia avec Scarlett Johansson. Deux films qui, à défaut d’être impérissables, résument bien l’atmosphère de l’époque, et permettent d’apercevoir quelques uns des personnages récurrents du Quatuor de Los Angeles  (Buzz Meeks, Danny Upshaw…). 

On les retrouvera dans la voix d’Eli Finberg et à travers la musique du big band, sur la scène de Pôle Sud, le 24 janvier prochain. Autant s’y préparer.

    


samedi 23 novembre 2013